Mon chat a reçu deux lettres hier, toutes les deux postées d’Ispahan, le même jour, presque à la même heure. Ce détail prouve que mon
chat est revenu ou sur le point de revenir. J’ai confisqué ces lettres parce que ce sont des éléments importants à verser au dossier ouverts pour la recherche de mon chat. La première est tout à
fait banale, la seconde toute enluminée de fleurs de là-bas comme en envoient quelquefois, bleues et parfumées, les femmes de chez nous..

La première émane de Catseck dont nous savons déjà qu’il a l’amitié de mon chat. Il lui écrit :
Mon cher Mousscat.
Je t’écris pour te donner des nouvelles de ta Roxanette. Elle s’habitue très bien à la vie de sérail et se montre une excellente compagne. Elle est très obéissante et pas trop difficile avec moi, discrète, rarement exigeante. C’est une chatte comme j’aimerais en voir beaucoup dans mon sérail où toutes n’ont pas ce maintien réservé que vous appréciez en occident. Il y en a une en particulier qui me donne du fil à retordre parce qu’elle n’est jamais contente, veut toujours que je l’amène à la campagne, ne grignote que les pistaches des plus grandes marques et ne savoure que le caviar de la Caspienne. Si encore elle restait tranquille mais j’ai besoin d’avoir l’œil sur elle sans arrêt parce que j’ai entendu dire qu’elle avait introduit un matou au hammam. J’espère que l’on n’en saura rien parce que je risque ma vie et pas seulement mon poste comme un vulgaire préfet de chez vous quand il y a dans la rue un chahut qui déplaît à votre Grand Vizir..
Je compte beaucoup sur ta Roxanette pour me servir de témoin de moralité, le cas échéant.
Comme tu le vois nous nous surveillons les uns les autres et personne n’est tranquille dans un pays où la délation et le bachich sont rois ce qui n’est pas le cas chez toi – ou si peu. N’ais-je pas entendu dire qu’en un pays occidental voisin du tien les notes de frais des politiques servaient à acheter les croquettes de leurs chats ?
Je t’enverrai quelques photos quand je les aurai fait développer.
Merci de m’avoir laissé ton portable. Il marche admirablement, du moins comme appareil photo parce que, comme téléphone, je n’ai pas encore pu m’en servir.
Mon Mousscat moustachu, gros dur de mon cœur.
Ton absence commence à me peser d’autant plus que mon eunuque préféré fait la fine mouche quand je lui parle. Il n’a jamais su comprendre les chattes qu’il a la mission de garder. Je fais semblant d’être sage parce que j’espère qu ‘« il me lâchera les baskets lorsque mes amies de rencontre l’auront fait tourner chèvre ». Tu vois que je fais des progrès dans ta langue.
L’histoire du chat-broc de l’autre jour a fait le tour du harem et nous avons toutes été punies, obligées de porter le voile même
lorsque nous restons entre nous. C’est la punition collective n°1, la plus courante, mais mon eunuque blanc – que j’appelle « eunuque de mon cœur » pour lui faire plaisir et le rendre
inopérant - a fait appel au grand eunuque noir et la surveillance s’est resserrée de façon étouffante, même pour moi..
Ma soumission volontaire m’a permis de te faire poster cette lettre par le biais d’un jeune
garçon très futé qui vient au hammam avec sa mère. Il a sept ans à peine mais dans quelques jours, après son anniversaire, les portes des bains lui seront fermées à tout jamais. Je profite de sa
présence pour t’écrire que je ne pense qu’à toi, même quand l’eunuque prépare mon coucher, me déshabille ou vient contrôler que je reste propre et désirable. Et cela je ne le suis que pour toi,
mon amour hyperboréen que l’éloignement et le souvenir rendent encore plus excitant. Tu sais bien qu’un éloignement passager est un grand ferment amoureux. J’ai toujours ri quand les matous de
chez vous éloignent leurs jeunes chattes sous prétexte de leur faire oublier quelque juvénile amourette.

Méfie toi tout de même parce que cette situation peut évoluer très vite dans un pays où l’encens, les bijoux, les coffrets de
santal, le regret quelquefois ou l’ennui, jouent un rôle considérable.
Pour l'instant, c'est toujours toi que je caresse dans mes rêves les plus sensuels.
Dépêche toi. Le virtuel n'est jamais trop longtemps de mode chez nous.
Mon chat n'est pas bête. Il devrait comprendre qu'on l'attends; que nous l'attendons tous. Nos enfants (et pas seulement eux), le réclament à corps et à cris.
Photographies d'Antine et de Régine Rosenthal