
A peine arrivé, j'ai bondi chez la voisine pour libérer mon chat. Ce fut pour apprendre
qu'il avait disparu dès la premier jour. Elle l'avait pourtant bien fermé à double tour dans une de ses chambres avec sa caisse et ses croquettes préférées... Elle l'a cherché partout : sous le
meubles, sur les arbre, dans les buissons. Elle l'a appelé à corps et à cris. Rien.
Etait-il revenu à la maison? Je cherchai, j'appelai, je fouillai. Je ne trouvai qu'un carnet dont la lecture m'a fait froid au coeur. J'y relevai quelques mots étranges : "coupoles qui font le dos
rod, tours pointues dessées comme nous lorsque nous cherchons à voir ce qu'il y a sur une table. Du haut des tours, des chats de Dieu appellent à la prière, là où nous mettons des cloches.
Turbans, chattes voilées, maisons décorées comme des boites de pistaches... Tous les éléments de son futur ouvrage étaient là.
Serait-il parti retrouver là-bas sa petite persane, sa Roxinette comme il l'appelait. La retiendrait-elle dans ses pattes de velours au coeur de quelque gynécée?
Quelques pages me glaçaient et j'espérais une grève des tapis roulants, d'autres me faisaient espérer qu'il était déjà de retour. Mais où se trouvait-il? Jusqu'à ce que je découvre un
papier plié perdu entre des pages vierges de ses manuscrits sur la vie des femes persanes

"J'ai vu son eunuque préféré. C'est un brave garçon. Nous nous sommes bien entendus bien qu'il ait refusé de favoriser une rencontre entre ma petite chatte et moi-même. Ces eunuques sont
vraiment incorruptibles. "Autrement, me dit-il, je serais obligé de sévir à coup de chats à neuf queues bien appliqués. Vous ne savez pas en Europe ce que c'est que des chattes enfermée entre
elles en des lieux clos d'où l'on ne voit jamais que le nez de la chatte tourière. Chez nous, dans le sérail, elles sont heureuses à l'abri des regards lubriques et des importunités des
chats. J'ai entendu dire que chez vous les chats châtrés vivent la même vie que les autres chats. Nous, nous sommes les gardiens des chattes, de leur vertu, de leur honneur, de leur tranquillité.
J'aimerais être à leur place, foi de maton. N'allez pas croire que ce soit pareil à vos couvents ou à vos prisons. Nous sommes à leur service vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept
jours sur sept.Nous ne connaissons ni les trente-cinq heures ni le repos dominical. Elles peuvent se retrouver, babiller entre elles, se goinfrer de lokoum et d'amandes grillées, se reposer de ne
rien faire à longueur de journée, demander à aller à la campagne.... La vie rêvée des chattes orientales fairait bien des jalouses chez vous, d'autant plus que vous connaissez la solidarité et la
confraternité des chattes entre elles. Ici, elles n'ont aucune raison d'être jalouses les unes des autres."

Il m'a laissé son adresse et m'a promis de me donner des nouvelles de Roxinette et même, au
risque des plus terribles châtiments, de m'envoyer des photos d'elle si je lui laissais mon téléphone portable pour qu'il puisse faire quelques photographes cachées sur la vie des sérails.. C'était
dit avec un tel plaisir de m'aider que je lui abandonnai tout : mon portable, ma petite chatte et quelqu'argent qui trainait dans mon pourpoint. Ils appellent celà un bachich J'ai noté son
adresse : Chatsek, eunuque du sérail de la grande porte, sous couvert du premier grand eunuque, même lieu.
Avant de partir, J'achetai une djellaba dans le premier souk venu afin de me sentir chaque jour plus près de ma petite chatte. J'embrassai son eunuque qui m'accablait de ses serments
d'entremetteur et d'ami et m'embarquait pour un retour qui s'annonçait mouvementé à causes des grèves qui, là-bas, retiennent longtemps prisonniers les voyageurs potentiels. C'est
d'autant plus long qu'il faut laisser à la douane le soin de visiter tous nos bagages et à leur police le temps d'éplucher visas et passeports.
De son retour, je ne trouvai aucune trace et je me demandai si je devait aller parler d'une fugue au commissariat central de mon quartier ou au consulat de son pays.
Photographies de Régine Rosenthal et d'Hélène Durand