J'ai surpris les deux dernières lettres qu'ils se sont écrites. Mon chat lui annonce mon départ et elle l'invite à Ispahan. Que va-t-il se passer pendant ces trois jours où je ne serai pas là? J'ai
hésirté longtemps à vous parler de ces lettres que j'ai découvertes par hasard mais nécessité fait loi. Tant pis, les voici.
Ma Roxinette
Cette lettre est la dernière que je t'écris à la machine. Mon maître doit partir jusqu'à jeudi soir pour une jounée sur Philippe Ariès à Toulouse et m'a prévenu qu'il allait fermer son bureau à
clé.. Pourquoi trois jours, je te le demande un peu! Il dit que c'est à cause des grèves de chemin de fer. Ecris moi en poste restante. Il y a une mignonne petite préposée qui se fera un plaisir de
me les apporter.
Quoique tu en dises, la burka me semble être un sac surmonté d'un grillage de garde à manger assez semblable aux sacs à jambon de chez nous. Le sac à jambon me fait penser à vos "délicatessen", aux
cornes de gazelle, aux amandes grillées, aux gâteaux dégoulinants de miel mais aussi au caviar. Nous en avons d'excellent en Gironde que nos chefs ont testé. Ils nous disent qu'il est aussi bon que
celui de chez vous. On a fait un livre pour nous donner des recettes à consommer en un plat par jour. Tu vois que c'est encore mieux que chez vous.
Pense à moi, ma Roxinette. Je n'ai plus que toi, puique mon maître part.
Le réponse est venue immédiatement.
Mon gros balourd

Ce n'est pas parce que tu n'as plus de maître pendant trois jours que tu dois pleurer.
Je vois que la burka te hante toujours. Tu sais, c'est plutôt pour les afghanes parce que, chez nous, en dehors du chat d'or, nous avons de mignons petits mouchoirs de dentelle que nous mettons
devant notre nez comme font sur les yeux les vénitiennes de ces masques qui vous font tourner la tête. La burka, c'est un peu comme l'uniforme des pensionnaires. C'est une mode. Si elles veulent
s'en débarrasser, c'est parce que, ensachées comme elles sont,elles ne peuvent pas faire assaut de coquetterie entre elles quoiqu'on me dise qu'il y aurait des burka brodées mains.
Le caviar de chez vous ne vaut certainement pas le nôtre. Les esturgeons que vous élevez en batterie n'ont rien de comparable à nos esturgeons sauvages et tu sais combien j'aime ce qui
est sauvage. Vos meilleurs chefs n'y peuvent rien. Il est vrai que nos esturgeons deviennent de plus en plus rares, ce qui rend notre caviar d'autant plus précieux. Même chez nous il commence
à être rationné.
J'aimerais bien que tu ne m'oublies pas pour ta charmante préposée aux lettres que je devine blonde et mignonne avec de fines petites moustaches. Tu sais que nous sommes capables de terribles
supplices, nous, les orientales. Je serais capable de réinventer le pal rien que pour toi. Dans le cas contraire, prends le premier tapis volant en partance pour la Perse et viens me retrouver. Je
déroulerai sous tes pas un tapis de pétales de roses et de nos plus rares fleurs. Je saurai te faire oublier les câlineries de vos chattes qui ne sont rien à côté de notre savoir-faire.
Je t'attends.
Ta Roxaniccia.
Je sais bien que je n'aurais pas dû lire ces lettres mais un homme averti en vaut deux et je vais confier mon chat à la voisine. C'est vrai que je vais partir trois jours et j'espère
qu'ils ne seront pas trop longs et que mon chat les supportera aussi bien que vous-même. Je ne sais pas ce que je retrouverai au retour. Nous verrons bien.
Les photographies sont de Régine Rosenthal