_ Loin des yeux, loin du cœur
-Pourquoi dite-tu ça
Regarde ce qu’elle m’écrit
Mon bijou, ma beau chat Roi, mon prince du sérail,
Ne crois pas que je sois triste. Nous nous amusons follement au sérail où il arrive toujours quelque curieuse
aventure.
Je
voulais te raconter l’histoire qui est arrivée l’autre jour au hammam à une heure d’affluence. Nous étions tranquillement en train de nous lécher l’une l’autre pour bien nous laver à sec (il y a
là-bas des hammans à sec pour les chats qui craignent l’eau froide, c’est à dire presque tout le monde) quand la petite Catarone est arrivée avec un broc qu’on croyait être de l’eau chaude pour
nettoyer les bains.. Nous avons bien ri quand il en est sorti un matou bien en chair, bien lustré, bien mignon et tout, complètement affolé au milieu de toutes ces chattes qui se caressaient.. Il
ne savait pas où donner des yeux tant nous étions aguichantes. Je crois même que quelques unes ont pris des poses lascives rien que parce qu’il était là. Si tu avais vu comme il patinait sur les
carreaux glissants du hammam. On aurait dit un chat sur un toit brûlant, un matou se déhanchant sur des braises, un derviche dansant sur un sol
savonneux..
Si tu savais comme nous avons ri. J’en ris encore en t’écrivant ce billet.
- Pas un bisou, rien
- Elle devait être pressée
- Je vais lui en fiche , moi, d’être pressée
Ma Roxinette, ma petite sultane adorée
Je vois par ta lettre que la police des bains est bien mal faite chez vous et qu’il faudrait vous envoyer un fourgon de CRS pour remettre de l’ordre dans tout ça. Le pays de Zoroastre serait-il en pleine décomposition pour s’amuser ainsi des malheurs d’un jeune chat que vous torturiez par plaisir ? Je croyais que chez vous on pouvait marcher sur des charbons ardents et se coucher sur des clous acérés. Il va falloir que je révise mes notions orientales. Il va m’être difficile d’écrire le gros livre que nous avions promis de faire et que tu m’avais promis de cosigner pour pouvoir le vendre en Perse où l’on n’aime pas beaucoup que les étrangers (eunuques et bachi-bouzouks exceptés) s’occupent de vos affaires.
Je t’embrasse sur tes fines moustaches
- Et alors, comment ça s’est passé ensuite ?
- Elle a réponse à tout. Peut-être a-t-elle raison.
Mousstaka, mon moustachu qui embrasse mes fines moustaches.
Ne prends pas à mal des amusements bien innocents. Nous n’avons pas besoin d’une division de CRS au hammam où,
d’ailleurs ils mettraient plus de désordre que d’ordre dans un bain en folie. Je ne te savais pas aussi partisan de l’ordre moral que nos dirigeants qui, pourtant, nous laissent faire pourvu que
ce soit entre nous, chattes bien propres et bien obéissantes. Ne crains rien pour nos chattes enburkanées. Si elles excitent nos matous en Perse, c’est qu’on cherche à deviner ce qui est derrière
ce que votre Verlaine appelle « l’armure puissante de la robe et du linge fin". Elles sont plus aguichantes pour nos matous en burkas que le sont vos chattes en minijupes et décolletés
profonds pour vous. Tout çà c'est cérébral et généralement trompeur. Le grand Zoroastre nous a toujours abandonné ces jeux puérils à condition qu’on le laisse penser aux destinées d’un
monde mathématique et nous nous en contentons très bien. Nos fakirs peuvent faire des choses extraordinaires comme grimper sur une corde jetée en l’air, faire danser des cobras dans un panier en
osier, marcher sur du verre pilé, mais ce sont des fakirs. Vous avez la même chose du côté de vos illusionnistes et quand ça ne vous suffit pas, vous parlez de fées ou de
sorciers.
Nos comportements ne sont pas si différents que tu crois et je te le prouverai quand tu viendras me voir à
Ispahan
Je t’envoies les mille parfums de violettes impériales qu’exhalent mes lèvres chaudes comme nos gâteaux parfumés quand ils sortent du four.
Du fond du sérail ta Roxanette, comme toujours.
- Qu’en penses-tu ?
- - Je pense que tu as
raison de penser qu’elle a raison
Photographies
de Régine Rosenthal