La palombière[1]
Quand un homme regarde en l’air, en Gironde, c’est qu’il attend les palombes. Ce qu’y voyait le simplet du village était hors de vue des habitants pourtant habitués à circuler le nez en l’air. Il souriait, même quand il n’y avait pas de palombes. C’est pour cela qu’on l’appelait « lou pec » tout simplement.
Il marchait déjà comme çà quand il était petit et ses parents disaient d’un air entendu que cet enfant finirait par « se casser la gueule ». Ce qui aurait dû être l’évidence même. Mais il y a toujours un Bon Dieu pour les rêveurs. « Lou pec » prétendait que c’était la Sainte Vierge qui le guidait mais les gens sensés et les bons chasseurs ne croient pas aux apparitions. Ils laissaient dire et n’en pensaient pas moins.
Ils le pensaient d’autant plus que « lou pec » n’avait pas son pareil pour sentir venir un vol de palombes deux jours avant qu’elles arrivent. C’était un cas. Le village entier le considérait comme un héros local.- un peu comme un demi de mêlée de rugby.
Son père lui avait légué une de ces palombières de Médoc à nacelle tressée de brande à balai[2], aérienne à souhait, bien calée à la naissance de la grande branche d’un chêne. On y accédait par un pitey comme autrefois mais une fois là-haut là haut on dominait le pays et l’on n’avait plus qu’à attendre qu’elles passent.
Il s’y installait deux fois par an[3] : une fois pour les tourterelles, une autre pour les palombes. Ces palombières n’ont rien à voir avec le système des chambres et de tranchées qui en font des pièges au sol où l’on utilise le filet. Ici, avec quelques appeaux dans les branches et un bon chien qui rapporte, le ciel derrière la tête et les oiseaux devant, c’est la paradis assuré.
« Lou pec[4] » vivait du produit de ses chasses en saison et de l’hospitalité du village en dehors. On allait tout de même pas perdre quelqu’un qui avait le don. Même s’il ne disait rien, on n’avait qu’à calquer son comportement sur celui du bénêt. Cela a duré des années. Cela aurait pu durer toute une vie s’il n’y avait eu la trahison.
« Lou pec » a dit un jour comme çà que la Dame ne voulait plus qu’on touche à ses palombes. Habitués à ne jamais tenir compte de ses paroles, les habitants du village continuèrent à espionner son comportement. D’autant plus qu’il continuait à monter à la palombière. Même en dehors des vols.
Au début, cela les étonnait : « le passage était-il prévu plus tôt cette année ? Le temps avait-il été déréglé, avec toutes ces centrales atomiques ? Ils supputèrent les impossibilités : « Il faudrait que les glands poussent. Le maïs n’est pas suffisamment mûr… » Ils en vinrent même à douter « du pec » lui même : « Aurait-il perdu le don ? Avait-il encore toute sa raison… », ce qui était un comble s’agissant d’un garçon aussi simplet qu’il l’était. Ils pensaient à tout sauf à croire ce qu’il avait annoncé lui-même, que « la Dame ne voulait plus ».
On le crut même gagné par les écologistes, payé par Dugrain-Dubourg lui même. Que sais-je ? Et puis, un jour. C’était un jour de mai assez frais, à l’heure où l’aube fait briller la gelée ; les habitants du village n’en crurent pas leurs yeux : la palombière du « pec », ce n’était pas une nacelle, c’était une volière. Des tourterelles, il y en avait partout sur le chêne. Elles roucoulaient à qui mieux mieux, elles « se » tortillaient de la tête, lissaient leurs plumes, se grattaient sous l’aile et se couvaient des yeux, pareilles aux petits oiseaux du grand Saint François d’Assise.
On courut chez « lou pec ». Point de « pec ». On le crut au café. Le café était vide. On se portait en troupe à l’église où il servait de bedeau quelquefois. Le curé ne l’avait pas vu depuis plusieurs jours. Il se passait quelque chose de grave, c’est certain. Mais quoi ?
Deux hommes des plus hardis montèrent au « pitey » Ce qu’ils virent faillit les faire tomber à la renverse à se rompre les cervicales. Tout au fond de la nacelle il y a avait « lou pec » plus « pec » que jamais. À côté de lui il y avait…une dame, la plus belle des « daounes[5] » qu’un cassaïre ait jamais vuers dans la lande, même quand il avait bu un bon coup de grappe. Des yeux de feu. Une chevelure de lumière, longue à lui couvrir le croupion.
Ils étaient certains d’une chose, c’est qu’ils ne l’avaient jamais vue, parce qu’une fille pareille, çà ne s’oublie pas.
Lourds de cette découverte, ils dévalèrent vite fait et quatre à quatre le pitey pour en répandre la nouvelle. À peine eurent-ils touché terre que les tourterelles s’envolèrent toutes ensemble dans un grand bruissement d’ailes Et quand ils remontèrent pour porter au ravi le « tourin[6] » qu’on donne habituellement aux jeunes mariés, il n’y avait plus personne dans la palombière, ni le « pec » ni la dame. Personne ne les a revus. Jamais. On dit que les tourterelles ne sont pas revenues non plus parce que dans ce village où des hommes trop indiscrets n’ont pas su laisser tranquille un garçon simplet ravi d’avoir trouvé au fond de sa palombière une belle dame, la plus belle qu’on ait jamais vue en ce coin de Médoc où sont venues pourtant tant de belles étrangères.
[1] La palombière de chez nous, c’est une nacelle de brande (grande bruyère) posée sur quatre longs piquets formés de jeunes pins.
[2] Tiges de grande bruy-re, bruy-re à pipe et à fourneaux, calluna.
[3] Les palombes passent à l’automne et les tourterelles se chassent en mai.
[4] Le fou, le simplet
[5] dames
[6] la soupe qu’on sert au lit, à minuit, aux mariés du jour.