Il y a près de chez nous, tout au bout d’un de ces vieux chemin de la lande qui ne conduisent nulle part, une très vieille chapelle debout comme en prière loin du monde et du bruit. Elle se trouvait autrefois sur la route des pèlerins qui s’en allaient, coquille au chapeau, bâton au poing, prier Monsieur saint Jacques à Compostelle[1]. Ce n’était pas n’importe quelle chapelle puisqu’elle ouvrait les chemins de la lande qui sont, come chacun sait, tellement effrayants pour des étrangers venus du nord.
Tout étonnés
Eûmes de l’eau jusqu’à mi-jambe
De tous côtés… »
L’église de Vieux-Lugo[2] et le terre-plein qui la précèdent étaient en quelque sorte la rampe de lancement de ces visiteurs d’un autre monde – sinon d’un autre âge – que la foi propulsait par delà les montagnes. Quand venait l’hiver, ils partaient après avoir dormi,prié et, je le suppose, dansé aux bords de l’Eyre[3] avec les fées, pour ne plus voir, pendant des jours et de jours, que le lien ténu de la « levade[4] » entre les « lagües[5] » et des archipels de molinies[6].
Quand le village de Lugo a déserté les bords de l’Eyre , ce fut comme si les habitants avaient fui un cataclysme, abandonnant jusqu’à l’église dont ils attendaient peut-être la Rédemption. Les gans instruits parlent d’inondations de la Leyre ou de brouillards persistants. Tout ce que l’on sait, c’est qu’un beau jour les fées de la rivière ont isolé la nef, son chevet et la petite pièce annexe, en l’entourant d’un marais avant de tirer sur elle un double rideau de brumes et de moustiques. C’est alors que les habitants sont partis. Exactement comme pour la Belle au bois dormant.
On avait tout vu dans la lande : des villages envahis par le lac à Sanguinet, d’autres fuyant devant les sables comme à Lège[7], mais jamais, au grand jamais, on n’avait eu connaissance de populations entières parties sur la pointe des pieds pour ne pas éveiller des pierres qui dormaient.
Quand l’église s’est fermée au monde, il n’y avait pratiquement plus de pèlerins. C’est pourquoi certains croient à un crime que les génies de l’Eyre ont voulu punir, les autres, à des trésors qui auraient été enfouis là et gardés hors du temps et des tentations. Certains parlent d’une fée qui se serait jointe aux pèlerins et qui aurait trouvé l’église si belle qu’elle aurait voulu la garder pour elle seule ou d’un enfant abandonné que Saint Quitterie[8] aurait prise dans ses bras pour l’élever loin du monde et du bruit. Le plus grand nombre – sans doute parce que les histoires d’amour sont intemporelles – disent encore qu’un jour de grande chaleur, un de ces jours de la lande où tout est maléfique, un jeune et beau prince a inspiré un amour inhabituel à l’une des fées de la rivière qui l’aurait enfermé dans cette église afin de la garder toujours à ses côtés.
Le privilège des conteurs est de pourvoir tout dire, mais il ne faut qu’il en abuse. Je me contenterai donc de rapporter les faits, n’ayant pu savoir par témoignage ni par ouï-dire pourquoi cette église s’est entourée de silence hormis les vrombissements des moustiques.
La Belle a bois dormant a dormi cent ans mais les années de la lande sont interminables comme la pluie quand elle y tombe. L’église a dormi deux ou trois cents ans, peut-être plus et les habitants de Lugos (qui a pris la place de Vieux-Lugo) ont oublié la vieille église qu’ils ont remplacée depuis longtemps.
Le mystère n’est pas « qu’il crût autour de l’église, comme dit Perrault du château de la Belle, une si grande quantité de grands arbres et de petits, de ronces et d’épines entrelacées les unes dans les autres » mais quelqu’un fût à même d’apercevoir quelques siècle plus tard le haut du clocher par dessus les arbres. Plutôt que des visiteurs s’y frayant un chemin à la machette comme dans la jungle, fait inhabituel dans la lande, j’y vois de jeunes enfants intrigués par les moustiques et les buissons de plus en plus serrés. Dominant la peur et se tenant par la main malgré ls égratignures, ils sont allés jusqu’aux vieux murs cachés par les ronces.
- « Une chaumière ! dit Juliette
- Un château dit son Roméo plus proche de Robin des bois que d’un amoureux transi, avec plein de lianes pour nous lancer à l’attaque »
Ils furent enthousiasmés quand apparurent les fresques[9].
« Une vraie armée, dit le garçon qui ne songeait que coups et bosses.
C’était une armée, en effet, une armée de pèlerins qu’un peintre d’autrefois a figés sur les murs de l’église.
Juliette et son compagnon n’ont rien dit de leur découverte parce qu’ils voulaient garder pour eux ce cadeau des fées de la Leyre. Mais quand la forêt s’est ouverte une fois, elle ne se referme plus. Des gens sont venus, qui ont dit ce qu’ils ont trouvé au fond des bois. Des visiteurs sont venus. L’église s’est ébrouée mais ne s’est jamais tout à fait réveillée
Il m’a semblé, à la voir luire sous la torche qui brûlait en bout de bancs, à voir trembler les images incertaines des fresques à la lueur des bougies, que l’armée des pèlerins s’était remise à marcher. Furieux de n’avoir pas su garder le secret de ces lieux qui leur avaient été confiés, les moustiques livrent chaque soir, un combat devenu inutile..
[1] Saint Jacques de Compostelle fut, en Galice, sur la côte nord-ouest de l’Espagne, l’un des grands pèlerinages du monyen-Âge.
[2] Ancien village à proximité de Mons qui fut, aux portes de Belin, l’hôpital, le refuge, l’abri des pèlerins en route vers Compostelle
[3] Rivière majeure de la lande qui – pareille au Nil – commence par deux Eyres et se termine par un delta dans une méditerranée nommée Bassin d’Arcachon
[4] chemin légèrement surélevé
[5] petits étangs (lagunes) qu’on trouvait engrand nombre autrefois dans la lande.
[6] Molinie bleue dite « aouguitche » poussant en touffes épaisses et qui sont visibles, l’hiver, quand la lande es couverte d’eau.
[7] Village du nord du Bassin qui a si bien résisté aux sables qu’il s’est emparé de toute la presqu’île.
[8] sainte landaise qui fut décapitée par son fiancé arien imposé par son père et qu’elle ne voulait pas. Décapitée, elle a porté elle-même sa tête sur l’autel d’Aire sru Adour.
[9] Aujourd’hui presque effacées