Dans mon pays, tu sais, les chats aiment les jeux, tous les jeux. L’autre soir, au café des sports un chat particulièrement éméché m'a
pris à parti.

- On
a gagné, dit-il.
- Qui, on ?
- Nous, Bordeaux. !
- Parce que vous jouez dans l’équipe de Bordeaux ? lui dis-je
- Non mais je ne manque aucun match et quand je ne suis pas dans le stade, je suis dans la rue devant un écran plat. Je ne suis pas un sportif de télé, moi. Je n’ai pas honte de mes opinions.
Ses opinions, il les portait encore sur la joue, ne s’étant pas lavé le visage depuis le jour du fameux match
- Vous êtes un fan, lui dis-je
- Non un supporter. Un fan, c’est pour les chanteurs
- Un accroc, c’est pour les drogués. Vous ne seriez pas un militant des pauvres, par hasard ?
- Les pauvres, non. Je ne soutiens que ceux qui sont bien payés : les footballeurs, les chanteurs, les mannequins.
- Vous êtes accroc des mannequins aussi ?
- Bof, je n’en connais pas.
- Mais pourquoi tant d’énergie pour soutenir ceux qui gagnent déjà pas mal?
- Que feraient-ils sans nous ?
-
Que faites-vous pour eux ?
- Nous crions, nous éraillons nos
voix, nous nous battons avec les supporters des équipes adverses. Nous vivons, nous vibrons, nous buvons, nous cassons quelques poubelles en passant pour exprimer notre soutien, nous brûlons
quelques voitures quand il s’en trouve. C’est pas rien, ça, qu’exprimer son soutien.
- Vous faites pareil pour soutenir les hommes politiques les jours d’élection ?
- Non, parce qu’en politique on perd toujours.
Élections, piège à cons qu’il répétait pour exprimer son choix de supporter libéré des passions de la politique.
- Je vois que vous portez la marque du club sur votre joue. Vous la gardez longtemps ?
- Tant qu’on est vainqueur, Monsieur chat bavard. C’est ma marque de gloire, cette peinture. Comment les autres pourraient-ils savoir que je soutiens Bordeaux si je l’enlevais ?.
- Je connais quelqu’un qui ne s’est pas lavé la patte avant droite depuis qu’un chat politique connu l’a touchée.
Tu vois, ma Roxanette, il y a chez nous des chats aussi passionnés par le jeu que vous l’êtes à Ispahan par la révolution.. J’ai frémi quand il a dit qu’en politique on perd toujours. Avec ce qui se passe chez vous, je m’inquiète tous les jours. Je ne voudrais pas qu’il t’arrive malheur. Je viendrai te voir quand tout sera fini parce qu’on dit ici que les étrangers sont mal reçus chez vous en ce moment et qu’ils sont la cible des policiers en général et de votre milice en particulier. J’attends avec impatience qu’on en finisse avec le temps des cerises et que vienne enfin celui des pistaches que nous mangerons ensemble cet été sous les bougainvillers. Je te couronnerai des plus belles des fleurs, je t’inonderai des plus suaves parfums. ..
« Tes pattes manieront des éventails de plumes
Prises à l’aile en feu des oiseaux d’outre-mer »
Gagne vite, ma Roxanette, je ne me lave plus tant je t’attends.
Photographies de Régine Rosenthal