
Roxanette a profité d’un court instant de rétablissement de la couverture des portables pour téléphoner à mon chat. Elle était toute excitée.
- Nous sommes en pleine révolution
- Une révolution ou une émeute ?
- Quelle différence fais-tu ?
- Une émeute c’est sans conséquence, une révolution c’est plus
hard
- On vient d’arrêter 200 manifestants
- Il y a eu des morts.
- Sept ou huit. Leur nombre est aussi difficile à évaluer que le
nombre des blessés et celui des manifestants.
- C’est en tous cas beaucoup pour une émeute. Fais bien attention à
toi. Pourquoi ces manifestations ?
- Parce qu’on a perdu les élections
- Et si vous aviez gagné ?
- On aurait fait une manifestation de soutien.
-
Mais le gagnant n’a pas besoin de soutien.
- On ne sait jamais.
- Si les urnes ont parlé…
- Les urnes ne parlent jamais. Leur réponse dépend de qui les fait
parler.
- Y a-t-il des bonnes et des mauvaises
élections ?
- Tu le sais bien que des élections totalement démocratiques peuvent tuer la démocratie.
- On a vu ça en Allemagne mais c’est rare.
- Pas tant que ça à voir les manifestations qui suivent les élections un peu partout dans le monde.
- Encore une fois, fais bien attention à toi
- Tu peux parler, toi qui a fait 68. Tu en frémis encore quand tu m’en parles
-
C’est vrai qu’on en parle souvent, longtemps.
- Qui on ?
- Ceux qui l’on fait, ceux qui ne l’ont pas fait, jamais ceux qui en ont profité pour prendre les places.
- Tu devrais sentir l’enthousiasme des foules. Moi qui n’osais jamais sortir même avec mes cousins !
- C’est ça la démocratie mais ne va pas trop loin
- Qu’appelles-tu aller trop loin ?
- Ces slogans qui jaillissent de nulle part : l’amour libre, l’interdit d’interdire…
- Tu ne serais pas en train de me faire une crise de jalousie, toi. Je ne t’ai pas demandé ce que tu as fait en 68 et puis, l’autre jour, quand tu dînais chez ton juge, comment elle était, sa femme ?
- Je crois que tu ferais mieux de t’occuper de ta révolution.
Mon chat est venu me trouver :
Elle a raccroché sans même un bisou. Je trouve qu’elle prend vraiment trop de libertés dit-il avant de se glisser sur mes genoux pour
se faire consoler.
Photographies de Régine Rosenthal, Antine et Hélène Durand