La terrasse (céramique de Nicole Chatignol)
J’ai trouvé mon chat sur une terrasse en compagnie d’une petite chatte. Il est vrai que la terrasse est très accessible et que c’est un lieu de rendez-vous très tranquille.
- Que regardes-tu là haut?
- Ce nuage, là-bas
- Tu sais pourtant bien que ce sont les nuages qui font la pluie et je crois me souvenir que tu ne l’aime pas, la pluie.
- Si je n’aime pas la pluie, c’est à cause de la légende.
- Quelle légende ?
- Celle de Noé, notre père à nous, tous les chats. Il avait plein de souris dans son arche et nous n’existions pas encore. Alors il a frotté le nez du lion, le lion a éternué et c’est comme ça que nous sommes nés de son éternuement. Ce n’est pas n’importe quoi un éternuement de lion..
-
Ça ou la cuisse de Jupiter, c’est kif-kif mais ça ne me dit toujours pas pourquoi tu n’aimes pas la pluie.
- Parce que lorsque nous sommes nés, il y a longtemps qu’elle était
finie, la pluie. L’arc-en-ciel se levait sur un océan couvert de cadavres d’hommes et d’animaux et de débris de toutes sortes. Ça nous a dégoûté de l’eau à tout jamais.
- Ça ne t’empêche pas de regarder les nuages qui sont de grands réservoirs d’eau !
- Les roses seulement. C’est parce qu’ils se retiennent de tomber en pluie qu’ils sont roses. Les noirs sont méchants, ils roulent des épaules font du feu avec leurs des griffes comme on en fait avec des allumettes quand on les frotte l’une sur l’autre.
-
C’est de l’électricité statique comme tu en fais toi-même quand on te caresse à rebrousse-poils les jours d’orage.
- Oui maisles nuages noirs sont laids et
prétentieux. Quelquefois même ils nous bombardent à coups de grêlons, exprès parce que nous avons sauvé l’arche de Noé en détruisant les souris qui proliféraient trop vite et mettaient l’arche en
péril.
- - Si tu as peur de la pluie et des grêlons, que dire des tempêtes ?
- Alors là c’est terrible, les arbres qui sifflent, les branches qui craquent, les tuiles qui vont dans tous les sens pareilles à des tapis volants conduits par des chats ivres, le tonnerre qui roule, les éclairs qui nous menacent de tous les côtés. C’est de la non-assistance à félins en danger.
- Tu peux parler, tu étais sous mon lit.
- Moi, oui mais il y a les autres, tous les autres. Si j’étais le gouvernement il y a longtemps que j’aurais mis à la porte le directeur de Météo-France et tous ceux qui font la météo à la télé. Ça leur apprendrait à nous donner toujours du mauvais temps. En cas de tempête, je forcerais aussi le gouvernement, le président, les députés, les sénateurs, le Président du Conseil constitutionnel à démissionner. C’est pas chrétien qu’ils nous laissent avoir peur, sans rien faire qu’après la tempête. Comme s’il n’y avait pas un avant et un pendant la tempête. Ils n’ont pas l’air de le savoir.
-
Je vois mal tous ces gens s’envoyer des lettres de démission. Qui les recevrait leur démission ?
- C’est vrai. Tu vois dans quel état tu m’as mis en parlant de
tempête. Je dis n’importe quoi, je suis à bout de nerfs.
- Et les nerfs de chats, ce n’est pas rien. Tout ça ne me dit pas pourquoi tu regardes un petit nuage rose.
- Parce que j’aime bien les nuages roses. Ce sont de grands timides. Jean Hugo nous dit que le rose leur va comme il va à la perle quand il se glisse à l’intérieur. Ils sont comme moi, les nuages roses, ils n’aiment pas les gros méchants noirs qui les pourchassent, ni les déserts qui les font suer à grosses gouttes. Ils restent toujours près de nous, rien que pour nous faire plaisir. Ils nous font des clins d’yeux, le soir, quand le soleil vient les teinter. Ils sont tendres, aimants, et puis la beauté c’est très utile dans un monde bête et méchant.
- C’est pour ta petite chatte que tu parles d’un monde bête et méchant ?
- Là, c’est toi qui est bête et méchant. Elle, c’est différent, elle est belle en dedans et en dehors. Elle est belle aussi dans mes yeux quand je les ferme pour retenir son image. Ma chatte, c’est mon petit nuage rose. Elle rosit pour rien, rien que pour moi, pour un oui, pour un non.. Elle me fait oublier ce qui est bête et méchant.
- Même moi ?
-
Même
toi.
Les photographies sont de régine Rosenthal, d'Antine et de Dominique Durand