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Mon chat a rencontré Pénélope

 Raidie dans sa robe de deuil, un foulard noué sous le menton, Pénélope regardait la mer. Elle venait d'enterrer Ulysse dans on domaine, la tête sous le grand olivier, le corps bien parallèle au chemin des porcs. Elle ne l'attendrait plus. Elle avait fait son deuil, comme on dit aujourd'hui.
Pendant la guerre de Troie, elle avait accepté de l'attendre, toute à la griserie d'être l'épouse d'un héros. Bien sûr, qu'elle avait tremblé, la petite Pénélope à l'idée de voir apparaître le messager du malheur. On sait bien ce que c'est que la guerre des Dardanelles. Qu'avaient-ils besoin de courir derrière une dévergondée qui avait choisi un homme de là-bas, de ces pays impossibles où on n'en finit pas de batailler? Mais enfin ils y étaient tous et ça aide
de savoir qu'on n'est pas seule dans le malheur.
Et puis, ils étaient rentrés l'un après l'autre, plus ou moins éclopés, plus ou moins brunis par la vie en plein air, plus musclés, plus virils. Ulysse seul manquait.
Ce n'est pas à la guerre, mais aux vingt dernières années qu'elle pensait en regardant la mer vineuse, la petite Pénélope. Elle pensait à ces vingt dernières années, les plus dures de sa vie de femme.
Les hommes, quand ils reviennent, trouvent toujours d'excellentes raisns de se faire plaindre et puis voici qu'ils lâchent un mot par ci, un nom par là, surtout quand ils sont entre hommes et qu'ils boivent à leurs retrouvailles. Elle n'était pas sourde, Pénélope, et c'étaient toujours des prénoms de femmes qui sortaient de sa bouche : Circé, Nausicaa, Calypso, Athéna dont ils taisaient les noms quand elle approchait pour servir l'hypôcras. Elle était jalouse de toutes, même des sirènes qui avaient pour appeler les hommes des mots à faire rougir les honnêtes femmes.

Elle, pendant ce temps, recevait les jeunes gens qui grandissaient dans la paix, l'opulence et les loisirs de l'après-guerre. Au début, elle défaisait sa tapisserie tous les soirs par dépit. Elle avait continué à la défaire chaque nuit avec plaisir quand elle avait compris que c'était le moyen de ne rien busquer, de les voir revenir le lendemain avec les mêmes mots sucrés qu'elle attendait d'eux. Elle se sentait un peu trop vieille auprès d'eux, mais enfin, ils étaient là.

Et puis, il y avait Eumée. C'est lui qui avait amené Télémaque dans la montagne, lui avait taillé son premier sifflet, fabriqué son premier lance-pierres. Il avait tout raconté à Ulysse quand son chien l'a reconnu et qu'il n'a voulu se faire reconnaître de personne, même pas de Pénélope.
Est-ce des façons de venir ainsi, comme un routard, un malotru, surprendre sa femme? La guerre, ni les voyages, n'avaient formé sa jeunesse qui était restée celle d'un rustre - subtil, peut-être, mais paysan jusqu'au bout des ongles. Et puis, il y a eu le massacre, le remords de sa vie car enfin, c'est son indécision à elle qui avait encouragé les flirts des jeunes gens. Elle s'était réfugiée dans sa chambre pour ne pas entendre leurs cris de ces jeunots qu'on égorge. Elle s'était demandé après coup si c'était le meilleur endroit pour attendre son vainqueur. C'est pourtant là qu'elle reçut son mari et qu'il lui a donné la preuve qu'elle attendait.

Aujourd'hui, en ce jour de deuil, le souvenir qui remonte en elle est celui des années passées dans l'indifférence de la mer qui déroule ses flots au pied de la colline.
Elle songe à ce jour où le jeune Endymion tirait sa robe en demandant : "Dis, mée, pourquoi tu penses toujours à Circé?
- La porque! Elle avait compris leurs goûts de bauge, leurs grognements de désir. Et le plus porc de tous était Ulysse qui n'avait pas été changé en porc.
- On ne peut rien contre la magie
- Magie des mots, magie des caresses, magie des mensonges, magie de la mer. Toutes les femmes sont magiciennes et moi-même, comment crois-tu que j'aie pu retenir les jeunes gens au Palais, farder mes yeux, farder ma bouche. N'écoute pas les femmes, Endymion.
- Tu sais, mée, les servantes ne m'ont jamais fait trembler de désir comme Petrus quand il me prend les mains.
- N'écoute pas les hommes, non plus.


Devant la mer attirante, ensorceleuse, endormeuse,  Pénélope caresse la brune chevelure de l'enfant en songeant à ces hommes que la mer a longtemps retenus.

Voici. J'ai fidèlement retranscrit la nouvelle que mon chat m'a laissée en partant, tremblant à chaque mot qu'elle ne soit prémonitoire et que ce soit à cause de cela qu'il est parti : le syndrome d'ulysse.
Je n'ai pas reçu de texto aujourd'hui.

Les photographies sont d'Anthine et d'Hélène Durand

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F
Voilà une écriture mature qui me plait bien...Ce chat doit connaitre la magie...<br /> Belle journée
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Q
Tu écris merveilleusement bien et l'on te suit... enfin, les mots de ton chat ! :)<br /> <br /> Pénélope à raison, toutes les femmes sont magiciennes et les hommes un peu enchanteurs lorsqu'ils ne sont pas enchantés... :)<br /> <br /> Enfin, le principal, c'est de pouvoir songer... rêver aussi en te lisant. J'aime décidément beaucoup cet écrivain-chat.<br /> <br /> Bonne journée, Charles.
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