« Nous ne pensions plus à l’aiguade et pas encore aux fers que l’on nous promettrait à bord (la seule punition depuis qu’on
avait supprimé l’estrapade), rien qu’à la carte et à sa croix qui marquait joliment la seule pelouse de l’île. Nous avons veillé toute la nuit de peur que l’autre agisse seul
ou que les pirates reviennent mais, le matin, nous nous sommes trouvé tous deux, sans nous être concertés, au mitan du pré sur le lieu indiqué par la croix.
« Le trésor ! Nos cœurs n’ont fait qu’un bond, chacun de son côté. Peut-être était-il trop tard, peut-être pas. Nous avancions à pas de loup, à reculons, et contre le vent pour le cas où quelque guetteur veillerait. Mais personne ne gardait ce pré qui ressemblait à s’y méprendre au pré salle à manger des noces normandes, quand les convives s’asseyaient dans le fossé qu’on creusait en rond. Si l’on en croit certains récits portugais, c’est aux cannibales que les Normands, grand navigateurs, ont emprunté ce modèle unique dans les annales des noces et banquets[1].
« On n’y voyait plus guère qu’un gigantesque bric-à-brac d’ossements que les naturels avaient abandonnés. Ces restes étaient de pirates que nous reconnûmes aisément au nombre considérable de pilons qui jonchaient le sol et aux bandeaux noirs laissé sur le terrain, moitié d’œil droit, moitié d’œil gauche[2].
[1] « Quand les sauvages font un de ces horribles festins où ils mangent leurs prisonniers, ils ont coutume de choisir une place commode, de la nettoyer et de creuser tout autour un petit fossé d’environ deux pieds de profondeur. La place qu’ils ont cernée leur sert de table. Ils s’asseyent en rond sur le bord du fossé dans lequel ils mettent leurs jambes.» p.455 de l’Île enchantée, épisode des Lusiades, traduit de Camoens (Voyages imaginaires, T.XXVII)
[2] « Je vis trois cranes, cinq mains, les os de trois ou quatre jambes, des os de pieds et une foule d’autres parties du corps » Daniel Defoe, Robinson Crusoe Presse Pocket