Mon chat n’a rien voulu dire de
son équipée navale. Heureusement qu’Oslo et Chamalo sont plus prolixes. Voici à peu près ce que j’en ai retenu :
Sur le coup de quatre heures du matin, Oslo a secoué mon chat. La pluie tambourinait sur la bâche
- Réveille-toi, je suis de travers.
- Pas possible, c’est que t’as bu
- Mais non, je t’assure, je ne tiens pas sur mes pattes
Fatigué sans doute d’avoir été tant bousculé, le bateau s’était couché lui aussi. Ils étaient tassés sur babord et l’espace au-dessus d’eux était luisant de boue sous la lune.
-
Heureusement que ce n’est pas dans l’eau dit Chamalo qui, comme un vrai matelot, ne craint qu’une chose : que
l’eau se mélange à son rhum.
Comme la mer montait, nos chats sont descendus pour tacher de dégager la ligne de flottaison.. Ils furent vite couverts de boue jusqu’au ventre.
- Vite, dit Chat Malo, la mer arrive.
- Comme elle va vite ! dit mon chat qui n’avait jamais mis les pattes à la plage.
- Accrochés au bordage du haut (tribord pour les marins) afin de compenser le déséquilibre, nos chats attendaient que le bateau se redresse.
- Passe moi la gaffe dit Chat-Malo
La gaffe avait roulé à babord qui était le bordage affalé sur la vase ; Oslo eut un haut-cœur
- gaffeur toi-même !
- J’ai faim dit mon chat qui regrettait les croquettes qu’il mange toujours à heure fixe.
- Il faudrait faire un barbecue dit Oslo
- Il n’y a que du bois flotté et après l’ondée de cette nuit, il est tout trempé
-
Si on fait du feu, il va sécher
Pendant ce temps, la marée montait.
- Regarde, le bateau frémit
- Heureusement qu’on a laissé nos copines à la maison.
- Ce n’est pas du bronzing, c’est le bain de boue.
- J’aime mieux ça dit mon chat qui a peur des coups de soleil et apprécie surtout l’ombre du jardin.
- Il faut nous laver dit Oslo qui est le plus coquet des chats et avait commencé à se lécher consciencieusement.
Quand la mer fut assez haute, le bateau s’est redressé d’un coup et nos chats ont bien failli prendre le bain de leur vie. Mais les chats sont agiles et ils se sont accrochés aux filins. Les voiles étaient si lourdes de boue qu’elles ne servaient plus à rien. Heureusement qu’un vieux marin qui passait par là les héla
- Prend le bout dit le vieux marin en lançant une amarre. Attache le sur ton bateau que je vous remorque.
C’est ainsi qu’Oslo, Chat-Malo et mon chat ont fait une entrée peu glorieuse dans le port sous les regards goguenards d’une foule de matelots d’occasion qui n’avaient pas plus navigué qu’eux mais qui entonnèrent en chœur le chant impérissable de toute marine à voile
Qui n’avait ja-ja-jamais navigué…
-
Ils sont malins dit Chamalo de parler de jaja quand on a failli boire la tasse.
Oslo regrettait le temps où les dames de Bordeaux scrutaient la mer tout en brodant sous leur gloriette afin de saluer les équipages comme on effeuille la marguerite : un peu, beaucoup, passionnément ou point du tout selon qu’elles reconnaissaient ou non les matelots comme étant de leur monde (on dit alors les plaisanciers).
Oslo était comme eux de premier rang et il en espérait toute la considération que les habitants du bord de l’eau refusent aux habitants du second. C’est Mauriac qui le dit et bien qu’il fut un Fils, Oslo avait lu Préséances
- Comment veux-tu qu’on te reconnaisse dit mon chat si tu te caches derrière le bordage.
- J’ai trop honte, dit Oslo mais elles devraient reconnaître le bateau de Père.
La nuit tombait. Aucune de leurs petites amies n’avait eu la patience de les attendre. Elles étaient parties depuis longtemps sans trop s’inquiéter de ce qu’ils étaient devenues.
- Quand je serai matelot, je n’épouserai jamais qu’une femme de marin dit Chat-Malo.
- C’est égal dit Oslo, nous l’avons sorti, le bateau.
Les photographies sont de J.C Lauchas et Régine Rosenthal