Mousska à Roxanette
Tu sais combien vos mollahs sont férus de Coran. Les juges d’ici, que je croyais voir siéger sur le Code civil – ce pourquoi ils sont la magistrature assise – ont l’air de trouver fort commode ce trépied bancal qu’on rafistole de jour en jour. Comme je dînais l’autre soir chez une des ces personnalités du Palais je crus qu’il était poli de le plaindre fort d’être obligé de toujours s’occuper des autres
- « Votre métier est bien pénible, lui dis-je..
- Ne
le croyez pas, répondit-il, il nous amuse. Tout le monde ici bas s’occupe des affaires des autres. Il n’est personne dans les salons comme au Palais qui ne s’occupe de tout un chacun. Vous
ne pouvez pas imaginer le nombre de gens qui désirent s’occuper de vous, parler de vous, nous écrire à votre sujet. Ainsi, quand un étranger arrive à Paris je sais à peu près tout ce qu’il fait
par la Presse, la Radio, la Télévision et, si je voulais chercher un peu du côté des renseignements généraux, il n’est cabinet noir qui ne s’ouvrirait à nos réquisitions. J'y apprendrais à peu
près la même chose.
C’est vrai, ce qu’il disait là, aussi incroyable que ce soit, ma Roxanette. Je les
observe souvent depuis le rebord de la fenêtre quand ils papotent entre eux.
-
Bien sûr dis-je au juge. Ils parlent de tout le monde mais ils ne jugent pas.
- Que croyez-vous qu’ils fassent : un tel est beau, le fils d’un autre est fourbe et eux-mêmes, d’où sort-il?. Quand ils ne savent pas, il imaginent.
- Du moins ne mettent-ils personne en prison...
- Il leur arrive de détruire des réputations, ce qui est pire, tant ils disent du mal. Ils savent mieux que nous et avant nous les tenants et aboutissants des enquêtes, ce qui ne les empêche pas de changer d’opinion sans crier gare. Toute la France a frémi au crime d’Outreau puis a hurlé au dénouement de l’affaire. L’opinion juge dur mais sans code.
- Vous, du moins, vous connaissez la loi.
-
Un peu plus et il y a des avocats pour nous rappeler les derniers articles.
- Ne sont-ils pas trop
« bavards »
- Comme nous sommes les « guignols »
- Pourquoi ?
- Parce qu’on voit leurs effets de manche et qu’on ne voit que nos bustes en robe et col d’hermine.
- Vous avez des dossiers, au moins?
- Nous avons des greffiers pour ça
- Vous n’en perdez jamais ?
- Jamais ; il s’en égare quelquefois
- Ces responsabilités…
- Notre impunité…
Nous sommes restés longtemps à parler de nos juges respectifs. Au fond, la grande différence réside dans les supplices : le fouet, la lapidation, le pal n’ont pas cours ici. Ce sont pourtant des spectacles très courus chez nous, un peu comme l’étaient les exécutions autrefois au troisième platane du Boulevard Arago, à Paris, quand les propriétaires des immeubles riverains louaient leurs balcons pour qu’on puisse mieux voir la guillotine.
Crois-tu, ma Roxanette, que les hommes aient le goût du sang, comme me dit cet homme sage que j’aimerais bien revoir.
Photographies de Régine Rosenthal